Cabinets de curiosités

Les Imageries Radio Magnétiques (IRM) de dernières générations permettent à notre époque de visionner un être humain et ses pathologies à partir d'un corps bien vivant sous différentes coupes et avec une résolution d'image à la fois précise et surprenante.

Mais il n'en n'a pas toujours été ainsi et les techniques d'exploration sur une personne vivante n'ont été possibles qu'avec la découverte des rayons X et de leur application en milieu médical au tout début du XX ème siècle.

Ce n'est qu'à partir du XII et XIII ème siècle que les anatomistes ont commencés à « ouvrir » des corps pour en comprendre le fonctionnement en prenant le risque d'être qualifiés d'hérétiques et de subir une excommunication.

A partir de la fin du Moyen-Âge (début Renaissance) jusque fin du XIX ème siècle, l'anatomie médicale et l'anatomie artistique se complétèrent et permirent de faire partager les connaissances et découvertes significatives; le plus célèbre des peintres anatomistes fut certainement Léonard De Vinci qui disait à ce propos « que le dessin est d'abord un outil de compréhension de la fonction et de la structure ».

Les trois cents planches de « La Fabrica », un formidable ouvrage intitulé « De corporis humani fabrica » (la fabrique du corps humain) qui fut publié en 1543 par André Vésale servirent de référence pour les artistes et les anatomistes pendant environ trois cents ans !


A partir du XV ème siècle apparurent les « Cabinets de curiosités », lieux très prisés des collectionneurs plus ou moins farfelus et plus ou moins aisés qui présentaient une incroyable panoplie de raretés dans les trois règnes terrestres...Le monde animal (dont l'humain), végétal et minéral.

Certains grands de ce monde et notamment les princes ou les savants possédaient de véritables pièces à la décoration riche et précieuse comme ce fut le cas avec celui de Mazarin ou de Rodolphe II de Prague où l'on pouvait trouver des objets rares, insolites et dont l'existence était travestie comme la corne de licorne qui avait soit-disant l'avantage de combattre les poisons mais qui était en fait une « dent » de narval (règne animal) ou bien le dragon ou encore l'hydre à sept têtes qui consacrait les sept pêchés capitaux fabriquée à l'aide de parties de lapins et de serpents, la mandragore (règne végétal) dont les racines prenaient forme humaine car elles étaient censées provenir de la semence déversée par les pendus et de leurs liquides corporels et qui avait la vertu de combattre l'infertilité féminine ou encore le Bézoard (1) (règne minéral) qui était issu des concrétions intestinales de certains animaux et qui formaient une sphère lisse et brillante.

Certains étaient même richement parés d'or et d'incrustation d'émaux. On disait d'eux qu'ils étaient de formidables remèdes contre les poisons de toute nature et aurait même participé à remettre sur pied le Cardinal de Richelieu après que le Général des Chartreux lui offrit accompagné d'un crucifix pour, dit-il en remerciement « marier les remèdes spirituels et corporels afin de procurer la santé de mon âme et tâcher de rendre à mon corps celle dont il y a plus d'un an elle est destituée ».

Tout ce qui n'était pas explicable en l'espèce ou dont la provenance n'était pas connue ou mal définie trouvait sa place dans un cabinet de curiosité comme les écrits chinois ou égyptiens qui étaient transcris sur du papier de soie ou du papyrus , les antiquités, les pierres gravées, les médailles, certaines armes comme les arcs et que l'on nommaient « objets exotiques de fabrication humaine » ou « artefacts » qui se différenciaient des « objets exotiques de fabrication humaine et qui laissait percevoir le génie humain » comme notamment les instruments de mesure tels que les astrolabes ou les longues vues ou encore les thermomètres.

Chaque règne avait son lot d'extraordinaire et pour chacun d'eux on peut citer :


Règne Minéral :


L'ambre gris sécrété par les intestins de certains animaux comme les cachalots et que l'on trouvait à la surface de l'eau et duquel on extrait des parfums rares et qui a la propriété d'attirer vers lui les particules légères par frottement ( Le mot électricité provient d'ailleurs du grec « electron » qui signifie ambre...).

L'ambre jaune (2) ,transparente, était aussi trouvée sous forme de résine de pin fossilisée dans laquelle se figeaient parfois des petits insectes ou des végétaux, le corail avait aussi sa place dans les cabinets de curiosités tout comme les pierres précieuses ou semi-précieuses qui étaient parfois broyées et auxquelles on prêtait des pouvoirs curatifs, les perles ou encore les aimants pour leur pouvoir d'attirance.

Les pierres en général suscitaient l'admiration surtout lorsqu'elle prenaient forme humaine et on leur attribuait très souvent des pouvoirs curatifs bien souvent infondés.

La plus célèbre d'entre elles était la pierre d'aigle car elle était creuse et contenait su sable ou une autre pierre plus petite ce qui provoquait un tintement lorsqu'elle était manipulée (3).


Règne Végétal :


Tout ce qui concernait la botanique en général ornait ces fameux cabinets comme la fameuse Rose de Jéricho qui a la propriété de ne s'ouvrir que lorsqu'elle rentre en contact avec de l'eau et la croyance voulait qu'elle ne s'épanouissait que lorsque les femmes accouchaient ou lors de la nuit de Noël et ce n'est pourtant pas une rose et elle ne provient pas non plus de Jéricho.

Et comme il était aisé de conserver des plantes ou des pierres, le règne minéral et végétal étaient bien souvent plus garnis que le monde animal ou humain.


Règne Animal :


Vu que la conservation des corps n'était pas aisée il était plus pratique de ne sauvegarder dans les cabinets de curiosités que les os, les becs ou les ongles d'animaux comme les mâchoires de requin, les homards, crabes ou autres animaux tels que les langoustes ou hippocampes qui se gardaient assez bien une fois séchés.

Le poisson « rémora » qui a la particularité de posséder un appendice qui lui permet de se ventouser à une surface plus ou moins lisse fascinait la classe scientifique car on disait de lui qu'il était, grâce à cette manœuvre, capable de stopper les navires en pleine course!

Les crocodiles, les tortues ou les caméléons relevaient plus des monstres marins et de l'extraordinaire car leur caractéristiques étonnaient à juste titre.

Les oiseaux présents dans ces collections étaient bien souvent d'origine exotiques comme les aras (famille des perroquets), les casoars (4) ou les autruches.

L'alcyon qui est un oiseau marin était très recherché car il était dit que lorsqu'on le rencontrait cela annonçait un présage de paix et de calme.


Et enfin une catégorie et non des moindres celle des monstruosités, terme employé entre le XVI ème et XVII ème siècle.

Durant l'antiquité, la terminologie employée relevait plus de la mythologie et c'est Ovide un poète latin qui réalisa le premier un traité sur les « monstres », il évolua vers le Moyen-Âge et fut qualifié de « monstres et prodiges » dont Ambroise Paré en rédigea un traité en 1573 et ce n'est qu'à la fin du XVII ème siècle que les dissections des anatomistes relatives à ce sujet vont ébranler toutes les idées reçues concernant les causes que l'on attribuait au surnaturel ou à Dieu.

William Harvey, très connu par les thanatopracteurs puisque c'est à lui que l'on doit la découverte du système vasculaire fit des recherches au sujet de l'embryon et découvrit que les jumeaux rattachés l'un à l'autre émanaient de la présence de deux œufs qui se soudent.

Le père de la « tératologie », terme provenant du mot grec tératos, le monstre et logos, la science, fut sans conteste Louis Jacques Moreau de la Sarthe (5), chirurgien militaire puis bibliothécaire à l'École de Santé et l'un des créateurs de la Société Médicale d'Émulation en 1795.


Il fit d'ailleurs rééditer une œuvre écrite par deux artistes (Nicolas François et Geneviève Regnault) dont le titre était « Description des principales monstruosités dans l'homme et dans les animaux » en y ajoutant son travail personnel et notamment des planches d'exemples en classant les monstruosités en sept rubriques :


  1. Celles relatives à la grandeur (géants et nains)

  2. Celles relatives à l'augmentation des parties (corps doubles, bi-céphalies, exocrânes, plusieurs bras etc...)

  3. Les monstruosités par défaut (sans tête, sans membres supérieurs ou inférieurs)

  4. Celles relatives à la position (pied bot, inversement des parties du corps)

  5. Les monstruosités par réunion contre-nature de plusieurs parties anatomiques

  6. Les monstruosités superficielles et relatives à la couleur

  7. Les monstruosités dans la texture et la consistance des parties


Il présenta dans cet ouvrage des cas incroyables comme cet enfant né sans cerveau et dont les os de la tête étaient manquants ou difformes, le cas d'un poulain muni d'un seul œil et sans museau ou encore le cas de frères siamois réunis par la face et dont les squelettes font partie du Cabinet de Curiosités du Roi.

Que dire aussi de ce petit bonhomme montré de foires en foires en 1757 et 1758, lequel était né sans avant bras ni bras ni jambes et dont les mains étaient directement attachées au niveau des épaules ou encore cet enfant monopède qui figurait dans le Cabinet de curiosités du Jardin des Plantes à Paris.

Bien souvent, ces dysfonctionnements étaient d'ordre génétiques, infectieux, toxiques ou mécaniques et ces monstruosités n'étaient viables que quelques années dans le meilleur des cas ou naissaient tout simplement mort-nés et inspirèrent de nombreux mythes et légendes.


Il fut le premier à émettre l'avis qu'il n'était pas vraisemblable que les mères, puissent, par la pensée, générer et avoir la faculté de mettre au monde cette catégorie d'enfant et qu'elles ne sauraient être tenues pour responsables de ces déformations car selon lui, elles ne pouvaient influer sur la physiologie embryonnaire. Il envisageait plutôt ces difformités comme étant une cause externe telle que l'humidité ou la température.

Cet avis ne fut confirmé que 150 ans plus tard vers 1950 lorsque l'on compris que le fœtus pouvait être perturbé par des substances exogènes comme le tabac et l'alcool pour les plus connus mais aussi comme le napalm utilisé pendant la guerre du Viet-Nâm, les traitements hormonaux non appropriés, les herbicides ou encore les composés radioactifs (on dira à ce propos que ces produits sont tératogènes).

Avant cette date, les médecins pensaient à tort que l'utérus était une barrière inviolable.

En 1945, un médecin nommé Caullery disait à ce sujet « Toute la tératologie se ramène à un dérèglement du mécanisme intrinsèque de la différenciation de l'embryon et de ses ébauches primordiales, conduisant aux bizarreries les plus horribles et les plus singulières ».


Ce n'est qu'au siècle des Lumières que les progrès apportés par les anatomistes et les pathologistes adoptèrent définitivement le mot « Tératologie » et il fut entériné et apprécié comme une science dont même au XXI ème siècle très peu de Centres Universitaires en France semblent encore étudier (6)...


Régis Narabutin, Directeur Hygiène Funéraire de l'Ouest


  1. D'après le dictionnaire Larousse ce mot tient son origine du portugais (« bezuard » du perse pâdzerh, pierre à venin) et l'on expliquait ses vertus thérapeutiques du fait qu'il se formait suite à la très grande consommation d'herbes ou d'algues vénéneuses fabriquant ainsi l'antidote concentré dans ce « corps étranger sphérique » qui était alors réduit en poussières pour être porté en amulettes ou ingurgité.

  2. L'ambre jaune sert à présent à fabriquer des petits objets comme les chapelets ou des bijoux

  3. La pierre d'aigle ou aétite était composée d'oxyde de fer hydraté et l'on croyait qu'elle provenait du nid des aigles et qu'elle était primordiale à leur survivance car elle avait, selon les croyances de réchauffer ou refroidir les œufs pour en favoriser l'éclosion; pour les humains elle avait parait-il la vertu d'éviter les fausses-couches.

  4. Les casoars sont des oiseaux coureurs comme l'autruche dont la tête et le cou ne portent aucune plume et qui porte sur le front un « bec » en forme de corne

  5. On doit aussi beaucoup de travaux sur ce thème à un zoologiste français du nom de Étienne Geoffroy Saint Hilaire et à l'anatomiste allemand J.F.M. Von Helmsbach ou encore Fabrice d'Acquapendente qui travaillât un temps avec William Harvey

  6. La tératologie fait partie du programme des étudiants vétérinaires en deuxième année et y consacre quelques heures afin d'en permettre l'identification des principaux « monstres simples et doubles » et de leur genèse


Sources :

Paul Clerc, en 2007 m'avait entretenu au sujet de cette spécialité peu connue et pour laquelle il s'était lui-même intéressé lors de ses travaux à Lyon.

Lors de notre formation au métier de thanatopracteur qui nous conduisit sur les bancs de la faculté de Médecine de Montpellier, le Docteur Bonnel (fils) nous dispensa les cours d'anatomie et nous fit admirer le théâtre anatomique dans lequel était entreposées dans du formol des « monstruosités ».

http://pagesperso-orange.fr/laure.gigou/

http://www.cndp.fr/magarts/corps/svt.htm

http://www.arehn.asso.fr/centredoc/livres/moreau:moreau.html

http://pages.infinit.net/cabinet/definition.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/T%C3%A9ratologie

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